Elle pensait enfin souffler à 60 ans. Poser son stylo, quitter son bureau, tourner la page. Puis la réforme des retraites est passée par là. Et tout s’est déplacé, comme si l’on tirait la ligne d’arrivée au dernier moment. Si vous avez commencé à travailler jeune, vous vous reconnaissez peut-être déjà dans cette histoire.
Une salariée aux 168 trimestres, mais toujours pas à la retraite
Murielle a 59 ans. Elle a commencé à travailler à 18 ans, sans creux dans sa carrière, sans longue parenthèse. Une vraie carrière longue, au sens plein du terme.
Sur son relevé, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 168 trimestres cotisés. Plus de 42 ans de travail. Pourtant, elle ne peut pas encore partir à la retraite. Pour sa génération, née en 1966, il lui faudrait 172 trimestres. Quatre de plus. Quatre trimestres qui pèsent très lourd dans sa tête comme dans son corps.
Murielle pensait partir autour de 60 ans. Avec les nouvelles règles, ce serait plutôt 61 ans passés, voire 61 ans et quelques mois. Concrètement, elle doit viser le premier trimestre 2027. Deux années de plus que ce qu’elle imaginait initialement.
Carrière longue : qui peut partir plus tôt, et à quelles conditions ?
Dans les textes, le dispositif des carrières longues paraît simple. En réalité, il est très rigide. Et c’est précisément ce qui coince pour beaucoup de salariés comme Murielle.
- Il faut avoir validé un certain nombre de trimestres avant un âge donné (par exemple 5 trimestres avant 20 ans).
- Il faut ensuite atteindre une durée totale de cotisation élevée, qui dépend de l’année de naissance.
Pour une personne née en 1966, comme Murielle, le seuil est fixé à 172 trimestres pour bénéficier du départ anticipé à 61 ans. Si vous en avez 168, vous n’êtes pas “presque à la retraite”. Vous êtes juridiquement encore loin, car il manque ces quatre trimestres indispensables.
Et là est tout le problème : une seule règle ne bouge pas. Sans les 172 trimestres, aucun départ anticipé possible, même si vous avez commencé très tôt. Cela crée ce sentiment d’injustice, voire d’incompréhension totale.
Vous avez commencé tôt, mais vous attendez encore : un sentiment partagé
Murielle n’est pas un cas isolé. Des milliers de témoignages circulent aujourd’hui sur les forums, les pages syndicales, les réseaux sociaux. Des hommes et des femmes qui ont commencé à 17, 18 ou 19 ans. Souvent dans des métiers éprouvants. Et qui découvrent qu’ils devront travailler plus longtemps que prévu.
En 2024, environ 120 000 départs anticipés ont été validés grâce au dispositif des carrières longues. C’est beaucoup. Mais derrière ce chiffre, il y a aussi tous ceux qui restent sur le quai. Ceux à qui il manque quelques trimestres. Ceux qui ont connu le chômage, un temps partiel subi, une maladie, une maternité, et qui voient leurs droits s’éloigner.
Pour ces salariés, la question est simple : comment accepter de travailler plus longtemps, alors que toute leur vie professionnelle s’est construite sur l’idée de partir un peu plus tôt que les autres ?
Une annonce gouvernementale qui rallume l’espoir… et les doutes
Le 12 novembre 2025, la porte-parole du gouvernement a indiqué que le dispositif des carrières longues serait intégré dans la révision de la réforme des retraites. Un mot a suffi : “intégrée”. Pour beaucoup, ce fut un regain d’espoir.
Murielle, comme d’autres, se dit alors que tout peut changer. Peut-être une réduction du nombre de trimestres ? Peut-être une prise en compte renforcée des années les plus difficiles ? Peut-être une petite reconnaissance de plus de 40 ans de travail sans interruption ?
Mais pour l’instant, il n’y a pas de texte précis. Pas de seuil clairement revu. Juste une promesse de révision. Et cette attente est lourde à porter. Murielle le dit simplement : si les trimestres exigés restent les mêmes, sa situation ne changera pas, même si l’âge légal bouge un peu.
Pourquoi la réforme pourrait… ne presque rien changer pour certains
C’est là que le débat devient technique, mais aussi très concret. Modifier seulement l’âge légal de départ, sans toucher à la durée de cotisation, ne règle rien pour des cas comme celui de Murielle.
Imaginons que la réforme assouplisse légèrement l’âge possible de départ pour certaines personnes. Si, dans le même temps, le seuil de 172 trimestres reste intact, les salariés qui n’ont pas cette durée complète devront continuer à attendre. Ils auront par exemple le droit de partir “à partir de” 61 ans, mais seulement s’ils ont réuni tous les trimestres. Sinon, c’est report.
Ce détail juridique devient un choc humain. Murielle le résume ainsi : sans adaptation du nombre de trimestres, parler d’assouplissement reste pour elle presque théorique.
Entre générations : où commence l’iniquité ?
Un point alimente particulièrement le sentiment d’injustice. Murielle a remarqué que certaines personnes nées en 1964 peuvent partir avec 170 trimestres. Pour elle, née en 1966, ce serait 172 trimestres. Deux trimestres de plus, pour une différence d’âge de deux ans.
Sur le papier, ce ne sont que quelques mois. Dans la réalité, ce sont parfois plusieurs saisons de plus dans un travail usant. Quelques matins de plus où l’on se lève avec le dos raide, quelques hivers de plus dans un atelier froid, quelques étés de plus dans un entrepôt surchauffé.
Murielle ne réclame pas un traitement “de faveur”. Elle parle d’équité générationnelle. Pour elle, une réforme plus juste harmoniserait progressivement les seuils. Un trimestre en moins, dit-elle, serait déjà une façon de reconnaître son engagement tôt dans la vie active.
Comment se repérer si vous pensez être en carrière longue ?
Si vous vous demandez dans quelle situation vous êtes, il est possible de faire un premier point assez simplement. L’idée est de ne pas découvrir au dernier moment que vous devrez finalement travailler plus longtemps.
- Consultez votre relevé de carrière sur le site officiel de l’Assurance retraite.
- Vérifiez le nombre de trimestres validés avant vos 20 ans (ou avant 16 ans, selon les dispositifs antérieurs).
- Regardez également votre année de naissance et la durée de cotisation requise pour votre génération.
- En cas de doute, demandez un entretien information retraite ou rapprochez-vous d’un conseiller retraite ou d’un syndicat.
Ce travail en amont peut éviter des mauvaises surprises. Et vous permettra aussi, éventuellement, de préparer une demande de prise en compte de certains trimestres oubliés ou mal calculés.
Et maintenant, que peut-on attendre pour les carrières longues ?
L’histoire de Murielle est très personnelle. Mais elle reflète un débat collectif. Comment la société reconnaît-elle ceux qui ont commencé tôt, parfois sans diplôme, dans des métiers pénibles ? La prochaine étape de la réforme saura-t-elle répondre à cette question, au-delà des annonces ?
Entre le texte de loi et la vie réelle, il y a souvent un fossé. Pour le combler, beaucoup demandent aujourd’hui des mesures très concrètes : une meilleure prise en compte des années physiquement difficiles. Une harmonisation des trimestres exigés entre générations proches. Une information plus claire et plus lisible pour chacun.
Murielle, elle, continue de compter ses trimestres. Elle attend des signaux précis, pas seulement des promesses. Et vous, comment vivez-vous ce dispositif des carrières longues ? Pensez-vous que le nombre de trimestres demandés est encore adapté à la réalité du travail d’aujourd’hui ?








